« Il n'y a rien à craindre de la vaccination. »

  

publié le 25 février 2021

Notre système immunitaire joue un rôle clé dans la lutte contre le SARS-CoV-2. Comment la vaccination contribue-t-elle à préparer le système immunitaire ? Que se passe-t-il au niveau cellulaire lorsque la réponse immunitaire se déclenche ? Nous avons discuté de ces questions avec le professeur Dirk Brenner, immunologiste au Luxembourg Centre for Systems Biomedicine et au Luxembourg Institute of Health.

 

Pourquoi avons-nous besoin d'un système immunitaire et comment fonctionne-t-il ?

Notre système immunitaire nous protège naturellement contre les infections en luttant contre les agents pathogènes comme le SARS-CoV-2 et d'autres virus. D'une manière générale, on peut distinguer deux parties dans la manière dont le système immunitaire réagit : le système immunitaire inné et le système immunitaire adaptatif, qui diffèrent par leurs mécanismes d'action.

Le système immunitaire inné peut être considéré comme la « première ligne de défense » car il correspond à des mécanismes de défense directs et toujours en place. Au niveau moléculaire, les structures typiques des bactéries ou des virus sont reconnues et le rôle du système immunitaire inné est de contrôler la propagation excessive d'un agent pathogène jusqu'à ce que l'autre partie du système immunitaire, le système immunitaire adaptatif, soit prête.

Contrairement au système immunitaire inné qui réagit très rapidement, le système immunitaire adaptatif met plus de temps à réagir. Par contre, il entraîne généralement une réponse immunitaire spécialisée et très efficace contre un agent pathogène particulier. Il reconnaît les structures caractéristiques d’un virus donné et lance la production d'anticorps spécifiques qui peuvent neutraliser ce virus. Ces anticorps sont produits par des cellules immunitaires appelées lymphocytes B. En plus de ces anticorps, le système immunitaire adaptatif peut mettre en place une réponse cellulaire spécifique basée sur des globules blancs particuliers appelés lymphocytes T. Ces lymphocytes T vont identifier les cellules infectées dans notre organisme et les éliminer avant que le virus ne puisse se propager à d'autres cellules.

Cette réponse adaptative peut mettre jusqu'à une semaine pour être pleinement efficace. Pendant ce temps l'immunité innée fournit une protection de base contre l'agent pathogène. Pour faire simple, l'immunité innée peut être vue comme un généraliste qui agit rapidement, puis qui est aidé par l'immunité adaptative, un spécialiste qui prend le relai une fois qu’il a été entraîné.

Comment cette immunité adaptative est-elle acquise exactement ? Le système immunitaire peut-il s'adapter à un agent pathogène particulier ?

C’est un processus assez complexe qui comporte de nombreuses étapes étroitement contrôlées au niveau cellulaire. Pour faire bref, les cellules du système immunitaire inné reconnaissent d'abord le virus. Ensuite, elles l'absorbent et le décomposent en petits morceaux. Les morceaux du virus, appelés des antigènes, sont ensuite placés à la surface de ces cellules dites « présentatrices d’antigène ». De cette façon, les lymphocytes T du système immunitaire adaptatif peuvent reconnaître ces fragments viraux.

Une fois que l'antigène a été reconnu, les lymphocytes T se multiplient en grand nombre et détectent cet antigène caractéristique du virus. Certains lymphocytes T vont directement attaquer les cellules infectées dans tout le corps : ce sont des lymphocytes T cytotoxiques. D'autres lymphocytes T vont aider les lymphocytes B à produire les anticorps ciblant le virus.

Au début, ces anticorps ne sont pas très efficaces. Le système immunitaire doit les optimiser et produire de nombreux anticorps différents jusqu'à ce que, par tâtonnements (essais et erreurs), notre organisme génère des anticorps antiviraux hautement spécifiques. Dans le meilleur des cas, ces anticorps sont alors produits en grande quantité et peuvent neutraliser l'agent pathogène. Plusieurs anticorps peuvent se lier à un virus. Un virus qui est lié à un anticorps ne peut plus entrer dans une cellule. Les anticorps n'inactivent pas le virus mais ils le marquent, le rendant facilement reconnaissable par les cellules immunitaires innées qui vont l’absorber et le détruire.

Après qu'une infection ait été maîtrisée, le système immunitaire se souvient du virus spécifique auquel il a été exposé. C'est ce que nous appelons la mémoire immunitaire. Celle-ci se base à la fois sur les anticorps préexistants, les lymphocytes B et les lymphocytes T à mémoire. En cas de nouvelle infection par le même virus, les anticorps sont déjà présents et peuvent être produits très rapidement en grande quantité. En outre, les lymphocytes T à mémoire, c'est-à-dire les cellules qui connaissent déjà le virus, réagissent également très rapidement.

Quelle est la réaction de notre système immunitaire lorsque nous sommes vaccinés ?

Un vaccin prépare le système immunitaire à une infection en simulant la rencontre avec le virus. Il existe différents types de vaccins. Tous ont en commun de contenir des parties du virus ou dans certains cas la totalité du virus inactivé ou affaibli, ce qui permet d’exposer le système immunitaire au virus. La différence est que notre organisme ne tombe pas réellement malade car seule une partie du virus est présente ou uniquement un virus modifié qui est trop faible pour infecter un individu. Cette deuxième option est par exemple utilisée dans le cas du vaccin contre la rougeole.

La réaction immunitaire déclenchée par un vaccin est également très limitée dans le temps car elle ne dure que tant que les antigènes viraux sont présents. La réponse générée est par contre très spécifique et permet de produire des anticorps et des lymphocytes T spécialisés contre le virus. Plus important encore, la vaccination établit la mémoire immunitaire, ce qui se traduit par une protection à long terme.

Dans le cas de la vaccination contre le SARS-CoV-2, différents vaccins ont été mis au point. Jusqu'à présent, tous ces vaccins ont en commun le fait que seule une partie du virus est présentée au système immunitaire. La mémoire immunitaire établie à la suite de la vaccination garantit qu'en cas de contact avec le véritable virus du SARS-CoV-2, le système immunitaire est déjà prêt à réagir efficacement. Toutefois, cette immunité ne signifie pas que l'on ne peut plus être infecté. Par contre, le système immunitaire réagit en général si rapidement qu'aucun symptôme ne se manifeste, ou seulement des symptômes légers. Jusqu'à présent, il n'est pas entièrement prouvé que les personnes vaccinées ne propagent plus le SARS-CoV-2, mais la vaccination réduit clairement la quantité de virus dans l'organisme et certaines données récentes en provenance d'Angleterre et d’Israël sont encourageantes : elles indiquent que la transmission et la propagation du virus peuvent être largement contrôlées par la vaccination.

Quelle partie du SARS-CoV-2 est utilisée pour simuler l'infection et comment pouvons-nous être sûrs que cela est efficace ?

Cela fait partie du processus de développement du vaccin qui dépend généralement de la nature de l'agent pathogène. Dans le cas du SARS-CoV-2, nous avons eu la chance de connaître certains des antigènes les plus importants. Ces connaissances ont été acquises suite à deux infections survenues avec des coronavirus étroitement apparentés, SARS-CoV-1 il y a près de 20 ans et MERS en 2012. Les études sur ces virus ont révélé que l'antigène le plus critique est la protéine dite « spike » qui permet aux virus de se fixer aux cellules. La validité de ce résultat pour le nouveau coronavirus SARS-CoV-2 a été très rapidement confirmée. Cela a été absolument essentiel pour le développement très rapide des vaccins que nous avons vu jusqu'à présent. Après que le génome complet du SARS-CoV-2 ait été révélé par des chercheurs chinois en janvier 2020, les scientifiques du monde entier ont concentré leurs efforts pour la mise au point de vaccins sur cet antigène crucial.

La protéine « spike » du SARS-CoV-2 est une cible particulièrement intéressante pour le système immunitaire car elle peut déclencher une réponse immunitaire très spécifique. Elle est située au niveau de la membrane externe du virus et est donc facilement accessible pour les anticorps. Plus important encore, cette protéine est cruciale pour que le virus puisse infecter une cellule : en neutralisant cette protéine via des anticorps spécifiques, on empêche le virus de s'attacher aux cellules et d'y pénétrer.

Certaines personnes prétendent avoir un système immunitaire plus fort. Sont-elles mieux protégées et peuvent-elles se passer de vaccin ?

C'est prendre ses désirs pour des réalités et, d'après ce que nous savons sur le virus, ce n'est clairement pas le cas. Ce que nous pouvons constater est l’existence d’une corrélation claire entre la gravité de la maladie COVID-19 et l'âge. Cela peut s'expliquer du fait du meilleur état général du système immunitaire des jeunes. Il semble que ce que nous appelons l'âge immunitaire pourrait être un facteur décisif pour lutter contre cette infection. Cependant, il s'agit de processus complexes dont nous ne connaissons pas encore tous les détails et même les jeunes peuvent devenir très malades et développer une forme grave de la maladie.

Les essais cliniques pour les vaccins contre le SARS-CoV-2 sont extrêmement prometteurs : 43.500 personnes ont participé à l'étude clinique de phase 3 pour le vaccin à ARNm de Pfizer/BioNTech. Environ la moitié des participants a reçu le vaccin et l'autre moitié a reçu un placebo. Les deux groupes étaient comparables en termes d'âge et d'antécédents médicaux. Aucun des participants ne savait quel composé il avait reçu. Les 43.500 participants ont ensuite été suivis de près afin de détecter toute infection par le virus. Au total, 170 cas de COVID-19 ont été enregistrés. 162 appartenaient au groupe placebo et seules huit personnes ayant reçu le vaccin à ARNm ont développé des symptômes de la COVID-19. Une analyse statistique a ensuite révélé que ce vaccin à ARNm était efficace à 95 % pour protéger contre l'apparition des symptômes, ce qui est vraiment impressionnant ! Il est important de noter que cette efficacité n'a pas varié entre les différents groupes d'âge évalués par Pfizer/BioNTech. Par ailleurs, des données récentes obtenues suite à la campagne de vaccination en Israël montrent que dans 98.9% des cas une infection par SARS-CoV-2 contractée après la vaccination ne nécessite pas d’hospitalisation et n’entraîne pas de décès.

Combien de temps dure la protection induite par la vaccination ?

La durée pendant laquelle le système immunitaire est capable de se souvenir et donc de déclencher à nouveau une réaction immunitaire rapide et spécifique est différente pour chaque agent pathogène. Certains vaccins, ceux contre la rougeole ou l'hépatite B par exemple, peuvent conférer une protection à vie. En revanche, pour beaucoup d'autres il est nécessaire de faire des rappels à intervalles réguliers. Parmi les nombreux facteurs qui entrent en jeu à cet égard, les différents variants ou souches de l'agent pathogène peuvent également jouer un rôle.

À l'heure actuelle, il n'existe pas de données fiables sur la durée de la protection fournie par les vaccins contre le SARS-CoV-2 mais il est certain qu'elle dure au moins plusieurs mois. Les personnes vaccinées sont suivies de près afin de déterminer l'efficacité de la protection offerte par le vaccin au fil du temps. À long terme, il se peut que la vaccination COVID-19 doive être répétée régulièrement afin de rester efficace, comme pour d'autres vaccins contre l'hépatite ou l'encéphalite par exemple.

Est-ce que les personnes vaccinées contre le SARS-CoV-2 peuvent encore transmettre le virus lorsqu'elles sont infectées ?

Chez les personnes vaccinées, l'activation du système immunitaire adaptatif est beaucoup plus rapide et les anticorps sont déjà présents. Le virus a donc moins de temps pour se multiplier, ce qui réduit la charge virale chez ces personnes. Des études sur la vaccination des animaux ont confirmé cela. Il a également des données récentes qui montrent que la vaccination avec le vaccin à vecteur viral d’AstraZeneca peut réduire la transmission du coronavirus d'environ 67 %. De plus, des données récentes suggèrent que le vaccin Pfizer/BioNTech réduit également la transmission du virus de 90%. Ce pourcentage est basé sur des données rassemblées par le ministère de la Santé israélien en collaboration avec Pfizer/BioNTech qui seront bientôt publiquement disponibles. Ce sont de très bonnes nouvelles qui indiquent que la vaccination ne protège pas seulement des symptômes de la COVID-19 mais qu'elle est également efficace contre la propagation du virus. Ces résultats signifient que les personnes vaccinées se protègent elles-mêmes et protègent aussi la société. Je suis confiant et je pense que nous allons très bientôt voir des études et des résultats similaires pour les autres vaccins. Toutefois, nous avons besoin de plus de données à ce sujet pour pouvoir tirer une conclusion définitive et d'ici là même les personnes vaccinées doivent respecter strictement les mesures sanitaires.

La vaccination peut-elle avoir des effets secondaires ?

Les effets courants de la vaccination, comme les démangeaisons et la fatigue, indiquent que l'organisme réagit en déclenchant une réponse immunitaire. L'effet secondaire le plus fréquemment signalé pour le vaccin Pfizer/BioNTech est une légère douleur au niveau de l'injection.

Il est important de savoir qu'il n'y a en principe aucun effet secondaire à long terme pour les vaccins en général. Tout effet secondaire lié à un vaccin se produit presque directement après avoir reçu l’injection. En général, les effets secondaires graves sont très rares, c'est pourquoi il faut souvent beaucoup de temps pour identifier un nombre statistiquement significatif de cas et pour établir un lien entre un effet secondaire potentiel et la vaccination. Si le nombre de personnes vaccinées est en plus assez faible, il faut encore plus de temps pour identifier cet effet.

Il n'y a absolument aucune raison de supposer que les vaccins contre le SARS-CoV-2 provoquent des effets secondaires à long terme. À ce stade, ces vaccins ont été utilisés avec succès par plusieurs millions de personnes et aucune complication inattendue n'a été signalée plusieurs mois après la vaccination.

Avec le début de la campagne de vaccination Pfizer/BioNTech, de très rares cas de réactions allergiques graves à certains additifs ont été signalés. Selon une analyse récente du Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) aux États-Unis, sur les 1,89 million de personnes qui ont reçu ce vaccin à ARN, seules 21 ont présenté des symptômes allergiques graves. Ces réactions graves très rares sont survenues dans les minutes qui ont suivi l’injection et ont pu être traitées dans tous les cas sans conséquences à long terme. Ainsi, sur une base factuelle, il n'y a rien à craindre de la vaccination, surtout par rapport aux graves conséquences d'une infection par le SARS-CoV-2.

 

Rencontre avec Dirk Brenner, professeur titulaire d'immunologie et de génétique au Luxembourg Centre for Systems Biomedicine (LCSB)

Dirk Brenner est professeur titulaire d'immunologie et de génétique au Luxembourg Centre for Systems Biomedicine (LCSB) de l'Université du Luxembourg. Il dirige également le laboratoire d'"immunologie expérimentale et moléculaire" de l'Institut luxembourgeois de la santé (LIH).

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