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La rapidité d'intervention va compter

  

publié le 11 février 2021

La pandémie ne perturbe pas seulement notre quotidien mais affecte aussi l'économie dans son ensemble. Nous avons discuté de ce sujet avec le professeur Conchita d'Ambrosio du département des Sciences comportementales et cognitives et le professeur Christos Koulovatianos qui travaille au département de Finance de l’université. Quels sont les effets de la pandémie sur l'économie et que pouvons-nous attendre de la campagne de vaccination dans ce contexte ?

 

Comment peut-on évaluer l'impact de la pandémie sur l'économie ?

Le virus a changé nos vies. Pour évaluer les interactions complexes qui ont lieu dans la société, les économistes utilisent des équations mathématiques qui modélisent ce que nous observons. Les économistes ont réagi à la pandémie en combinant des modèles épidémiologiques appelés modèles SIR (Susceptibles, Infectieux, Rétablis), qui permettent d’évaluer la dynamique de l’épidémie, avec certains des modèles économiques existants. Cette combinaison est nécessaire pour répondre à des questions clés : quel est l'impact économique si nous n'imposons pas de confinement, avec de nombreux salariés malades absents du travail et des dépenses de santé accrues ? Quel est le coût de chaque confinement ? Que se passe-t-il si de nombreuses personnes refusent de se faire vacciner ? Certains modèles économiques plus avancés intègrent également les attentes des investisseurs et des consommateurs concernant l'avenir et posent d’autres questions : l'annonce ou l'anticipation d'un futur confinement, ou d'une future campagne de vaccination lente, poussera-t-elle les investisseurs à se retirer des marchés boursiers et d'autres investissements, provoquant des réactions en chaîne négatives du type faillites et chômage ?

Que pouvons-nous apprendre de ces modèles ?

Les modèles économiques SIR varient en fonction des données disponibles en provenance du secteur secondaire, on peut donc obtenir un large éventail de prévisions économiques. Les modèles de la Banque centrale européenne font par exemple des prédictions optimistes, avec plus de 3 % de croissance dans la zone euro en 2021. Par contre, les modèles qui se basent sur des données nationales plus détaillées ont tendance à être plus pessimistes. Le modèle STATEC/LISER donne par exemple des chiffres allant de 4 % à -0,5 % de croissance du PIB pour le Luxembourg en 2021, contre un taux de croissance de 3 % prévu pour l'année 2019 (pré-pandémie). Ces chiffres pourraient encore s'aggraver compte tenu de l’importance de la deuxième vague et de la possibilité d'une troisième vague vu la lenteur de la campagne de vaccination. Le confinement fait peser un lourd fardeau sur l'économie et la société, tout en ayant un impact psychologique. Il oblige des secteurs entiers, en particulier celui de l'hôtellerie et de la restauration, à réduire, suspendre ou arrêter leur production, ce qui pourrait entraîner des faillites, des pertes financières et des dettes. Cependant, faire le choix de ne pas confiner peut également affecter l’activité économique. Cela entraîne une augmentation de la proportion d’employés malades, des coûts à long terme liés aux dommages causés par la maladie chez certaines personnes, et beaucoup de vies perdues. Il existe une réponse à cette double problématique : plus la campagne de vaccination sera rapide et exhaustive, mieux ce sera pour l'économie et la société.

Quel rôle joue la vaccination dans la modélisation ?

Elle joue vraiment un rôle important. La campagne de vaccination étant en cours, nous pouvons maintenant introduire cette variable pour prédire une potentielle fin de la pandémie, ce qui n'était pas possible il y a six mois. On aperçoit enfin le bout du tunnel.

Le taux de vaccination n'est toutefois pas la seule variable à prendre en compte dans les modèles. Les résultats dépendent également de nos comportements, des mesures en place et de nombreux autres facteurs, tels que la stabilité politique, le niveau de la dette privée et de la dette publique et les risques associés, l'exposition du secteur bancaire à ces dettes, etc. Il n'en reste pas moins que la vaccination est le seul moyen réaliste de mettre fin à la pandémie et aux restrictions qui y sont associées.

La rapidité d'intervention va également compter. Nous le savons grâce aux études sur la vitesse optimale de la politique monétaire : en matière d’inflation, une politique de diminution rapide est moins coûteuse pour l'économie et la société qu'une politique graduelle. De même, d'après les modèles, nous pouvons constater que les coûts de la reprise économique augmentent d'autant plus que la pandémie dure plus longtemps. En d'autres termes, plus on tarde à vacciner les gens, plus les coûts d'une telle reprise seront élevés.

Quels sont les indicateurs qui montrent que la disponibilité des vaccins a un effet sur l'économie ?

Les premiers modèles à avoir prédits l’impact des vaccins sont les modèles SIR épidémiologiques/économiques qui se penchent sur les attentes des investisseurs et des consommateurs. Lorsque les avancées en matière de développement des différents vaccins ont été annoncées, l'économie a réagi de façon positive. Nous avons alors pu constater que les marchés boursiers se stabilisaient de nouveau. C'est un bon signe car cela crée une base solide pour les investissements, pour venir en aide aux entreprises et pour préserver des emplois. Il est important pour les investisseurs d'avoir un marché stable et confiant plutôt qu'un développement économique imprévisible. La vaccination a donc un impact très positif à cet égard.

Cependant, ces bonnes nouvelles ont également eu un impact négatif : le prix du pétrole et les frais d'expédition pour les marchandises en provenance de Chine ont par exemple augmenté. En outre, une disponibilité des vaccins plus limitée que prévu nous a forcé à revoir les attentes à la baisse. Certains modèles prédisent maintenant que les retards annoncés en Europe pourraient entraîner jusqu’à 12 milliards d'euros de pertes par semaine, soit environ 3,5 % du PIB hebdomadaire de l'UE. De plus, les jeux politiques pour déterminer « quel pays obtient les vaccins en premier » rendent les marchés financiers nerveux. Cette nervosité pourrait entraver la reprise économique : de nos jours, stabilité politique et stabilité financière sont plus étroitement liées qu'en temps normal.

Alors, pourquoi ne pas acheter des vaccins pour tous les luxembourgeois afin de mettre plus rapidement fin à la pandémie ?

En tant que membre fondateur, le Luxembourg est fortement affilié à l'Union européenne et soutient une approche commune pour surmonter la pandémie. L'UE a négocié de manière centralisée le nombre de doses de vaccins à acheter afin d'éviter l'explosion des prix et la concurrence entre les pays européens. Le nombre absolu de vaccins disponibles pour le Luxembourg est donc comparativement faible à l'heure actuelle. Mais une solution européenne commune présente de nombreux avantages à long terme car l'économie luxembourgeoise est étroitement liée à celle des états voisins. Éviter les conflits entre pays en matière de prix et avancer à la même vitesse crée une certaine confiance, ce qui en fin de compte veut dire de la stabilité économique et donc un bon environnement pour les investissements. Néanmoins, une meilleure stratégie de vaccination au niveau de l'UE serait la bienvenue.

La coordination entre pays en matière de vaccination doit par ailleurs dépasser les frontières de l'UE. Les mutations du SARS-CoV-2 qui apparaissent dans plusieurs pays illustrent bien pourquoi. Si nous accusons un retard dans la vaccination des populations dans les pays moins riches, le risque de voir apparaitre une mutation qui rendra les vaccins existants inefficaces augmente. Dans une certaine mesure, l'OMS devrait coordonner la production et la distribution des vaccins dans le monde entier. Aujourd'hui, le coût de la production et de la distribution de ces vaccins est beaucoup moins élevé que le coût de confinements à venir. Afin de prendre en compte la santé publique à l’échelle mondiale, le Luxembourg pourrait essayer de convaincre l'UE et l'OMS d'agir plus rapidement et de proposer des fonds publics pour accélérer la production de vaccins en Europe et dans le monde.

Quel est l'impact du confinement sur l'économie ?

D'un point de vue économique, il y a un avantage à court terme à accorder aux gens la liberté de faire tourner leur entreprise, de faire des achats et d'investir de l'argent. Toutefois, pendant la pandémie, les avantages de cette liberté sont contrebalancés par divers coûts publics et privés, avec un impact sur nos vies et sur le système de santé, un grand nombre de congés de maladie, et des turbulences sociales. Au Royaume-Uni, lors de la première vague, le retard avant de prendre la décision de confiner la population a entraîné un lourd tribut en vies humaines et a eu un impact économique. À l’inverse, la Chine s’est située à l'autre extrême, avec des mesures drastiques et très brusques qui ont eu un impact important sur l'économie mais pour une période plus courte, avec un retour plus rapide à la normalité économique et sociale. Néanmoins, il serait difficile de mettre en œuvre des mesures aussi drastiques dans les sociétés occidentales qui ont des lois protégeant fortement la vie privée et les libertés individuelles.

Qu'arrivera-t-il à l'économie à l'avenir ? Peut-on revenir à la situation d’avant la pandémie ?

Avant la pandémie, l'économie se remettait encore de la crise financière de 2009, les banques ayant déjà été à court de capital par le passé. Les mesures liées au virus ont constitué un fardeau supplémentaire et entraîné un recul, et cela pour presque tous les pays. Il est important que nous nous remettions sur la bonne voie le plus rapidement possible afin de minimiser les dommages pour l'économie et la société.

Dans le meilleur des cas, l'économie retrouvera ses performances passées une fois que l'immunité collective sera acquise. Cependant, les gouvernements et le secteur privé devront se coordonner pour rembourser les dettes accumulées pendant la pandémie. Si au contraire l'immunité contre le SARS-CoV-2 est acquise trop lentement, de plus en plus d'entreprises feront faillite. Cela pourrait nuire aux investissements et entraîner une récession prolongée, causant des problèmes sociopolitiques pendant plusieurs années.

En même temps, certains des changements que nous observons dans nos vies quotidiennes pourraient également apporter de nouvelles opportunités. La numérisation accélérée et la diminution des déplacements dans le monde des affaires pourraient très bien transformer l'économie en permettant de réduire certaines dépenses. L'Histoire a montré qu'après les grandes crises, comme les guerres ou les pandémies, des changements majeurs ont souvent été mis en œuvre et ont amélioré la société en général. Il y a par exemple eu l’introduction du suffrage universel dans de nombreux pays après la première guerre mondiale, ou la politique de l'État providence apparue après la seconde guerre mondiale. Dans cette optique, nous espérons que cette pandémie constituera également une occasion de faire mieux. Tout le monde devrait donc se faire vacciner au plus tôt afin de mettre fin à cette pandémie et de pouvoir saisir de nouvelles opportunités.

Comme l'a déclaré en 2020 Carole Dieschbourg, la ministre luxembourgeoise de l'Environnement, du climat et du développement durable, lors des « Journées d'octobre pour le développement durable », nous devons passer de l'ancienne approche économique standard à un nouveau système socio-économique mettant en avant des objectifs liés au bien-être et au développement durable.

 

Rencontre avec Conchita d'Ambrosio, professeur titulaire d'économie au Département Sciences comportementales et cognitives de l'Université du Luxembourg

Conchita D'Ambrosio est professeur titulaire d'économie au Département Sciences comportementales et cognitives de l'Université du Luxembourg. Ses recherches portent principalement sur la répartition des revenus et des richesses, la privation, la polarisation et l'exclusion sociale.

Pour en savoir plus sur Conchita d'Ambrosio.

Rencontre avec Christos Koulovatianos, professeur titulaire au Département Finance de l'Université du Luxembourg

Christos Koulovatianos est professeur titulaire au Département Finance de l'Université du Luxembourg. Ses recherches portent sur l'intersection entre la finance et la macroéconomie micro-fondée, y compris les modèles de croissance et l'économie des ressources.

Pour en savoir plus sur Christos Koulovatianos

 

 

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